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Guy de Maupassant
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Quand la caissière lui eut rendu la monnaie de sa pièce de cent
sous, Georges Duroy sortit du restaurant.
Comme il portait beau, par nature et par pose d’ancien sous-
officier, il cambra sa taille, frisa sa moustache d’un geste militaire et
familier, et jeta sur les dîneurs attardés un regard rapide et circulaire,
un de ces regards de joli garçon, qui s’étendent comme des coups
d’épervier.
Les femmes avaient levé la tête vers lui, trois petites ouvrières,
une maîtresse de musique entre deux âges, mal peignée, négligée,
coiffée d’un chapeau toujours poussiéreux et vêtue toujours d’une
robe de travers, et deux bourgeoises avec leurs maris, habituées de
cette gargote à prix fixe.
Lorsqu’il fut sur le trottoir, il demeura un instant immobile, se
demandant ce qu’il allait faire. On était au 28 juin, et il lui restait
juste en poche trois francs quarante pour finir le mois. Cela
représentait deux dîners sans déjeuners, ou deux déjeuners sans
dîners, au choix. Il réfléchit que les repas du matin étant de vingt-
deux sous, au lieu de trente que coûtaient ceux du soir, il lui resterait,
en se contentant des déjeuners, un franc vingt centimes de boni, ce
qui représentait encore deux collations au pain et au saucisson, plus
deux bocks sur le boulevard. C’était là sa grande dépense et son
grand plaisir des nuits ; et il se mit à descendre la rue Notre-Dame-
de-Lorette.
Il marchait ainsi qu’au temps où il portait l’uniforme des hussards,
la poitrine bombée, les jambes un peu entrouvertes comme s’il venait
de descendre de cheval ; et il avançait brutalement dans la rue pleine
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de monde, heurtant les épaules, poussant les gens pour ne point se
déranger de sa route.
Il inclinait légèrement sur l’oreille son chapeau à haute forme
assez défraîchi, et battait le pavé de son talon. Il avait l’air de
toujours défier quelqu’un, les passants, les maisons, la ville entière,
par chic de beau soldat tombé dans le civil.
Quoique habillé d’un complet de soixante francs, il gardait une
certaine élégance tapageuse, un peu commune, réelle cependant.
Grand, bien fait, blond, d’un blond châtain vaguement roussi, avec
une moustache retroussée, qui semblait mousser sur sa lèvre, des
yeux bleus, clairs, troués d’une pupille toute petite, des cheveux
frisés naturellement, séparés par une raie au milieu du crâne, il
ressemblait bien au mauvais sujet des romans populaires.
C’était une de ces soirées d’été où l’air manque dans Paris. La
ville, chaude comme une étuve, paraissait suer dans la nuit
étouffante. Les égouts soufflaient par leurs bouches de granit leurs
haleines empestées, et les cuisines souterraines jetaient à la rue, par
leurs fenêtres basses, les miasmes infâmes des eaux de vaisselle et
des vieilles sauces.
Les concierges, en manches de chemise, à cheval sur des chaises
en paille, fumaient la pipe sous des portes cochères, et les passants
allaient d’un pas accablé, le front nu, le chapeau à la main.
Quand Georges Duroy parvint au boulevard, il s’arrêta encore,
indécis sur ce qu’il allait faire. Il avait envie maintenant de gagner les
Champs-Élysées et l’avenue du bois de Boulogne pour trouver un
peu d’air frais sous les arbres ; mais un désir aussi le travaillait, celui
d’une rencontre amoureuse.
Comment se présenterait-elle ? Il n’en savait rien, mais il
l’attendait depuis trois mois, tous les jours, tous les soirs.
Quelquefois cependant, grâce à sa belle mine et à sa tournure
galante, il volait, par-ci, par-là, un peu d’amour, mais il espérait
toujours plus et mieux.
La poche vide et le sang bouillant, il s’allumait au contact des
rôdeuses qui murmurent, à l’angle des rues : « Venez-vous chez moi,
joli garçon ? » mais il n’osait les suivre, ne les pouvant payer ; et il
attendait aussi autre chose, d’autres baisers, moins vulgaires.
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Il aimait cependant les lieux où grouillent les filles publiques,
leurs bals, leurs cafés, leurs rues ; il aimait les coudoyer, leur parler,
les tutoyer, flairer leurs parfums violents, se sentir près d’elles.
C’étaient des femmes enfin, des femmes d’amour. Il ne les méprisait
point du mépris inné des hommes de famille.
Il tourna vers la Madeleine et suivit le flot de foule qui coulait
accablé par la chaleur. Les grands cafés, pleins de monde,
débordaient sur le trottoir, étalant leur public de buveurs sous la
lumière éclatante et crue de leur devanture illuminée. Devant eux, sur
de petites tables carrées ou rondes, les verres contenaient des liquides
rouges, jaunes, verts, bruns, de toutes les nuances ; et dans l’intérieur
des carafes on voyait briller les gros cylindres transparents de glace
qui refroidissaient la belle eau claire.
Duroy avait ralenti sa marche, et l’envie de boire lui séchait la
gorge.
Une soif chaude, une soif de soir d’été le tenait, et il pensait à la
sensation délicieuse des boissons froides coulant dans la bouche.
Mais s’il buvait seulement deux bocks dans la soirée, adieu le maigre
souper du lendemain, et il les connaissait trop, les heures affamées de
la fin du mois.
Il se dit : « Il faut que je gagne dix heures et je prendrai mon bock
à l’Américain. Nom d’un chien ! que j’ai soif tout de même ! » Et il
regardait tous ces hommes attablés et buvant, tous ces hommes qui
pouvaient se désaltérer tant qu’il leur plaisait. Il allait, passant devant
les cafés d’un air crâne et gaillard, et il jugeait d’un coup d’œil, à la
mine, à l’habit, ce que chaque consommateur devait porter d’argent
sur lui. Et une colère l’envahissait contre ces gens assis et tranquilles.
En fouillant leurs poches, on trouverait de l’or, de la monnaie
blanche et des sous. En moyenne, chacun devait avoir au moins deux
louis ; ils étaient bien une centaine au café ; cent fois deux louis font
quatre mille francs ! Il murmurait : « Les cochons ! » tout en se
dandinant avec grâce. S’il avait pu en tenir un au coin d’une rue,
dans l’ombre bien noire, il lui aurait tordu le cou, ma foi, sans
scrupule, comme il faisait aux volailles des paysans, aux jours de
grandes manœuvres.
Et il se rappelait ses deux années d’Afrique, la façon dont il
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rançonnait les Arabes dans les petits postes du Sud. Et un sourire
cruel et gai passa sur ses lèvres au souvenir d’une escapade qui avait
coûté la vie à trois hommes de la tribu des Ouled-Alane et qui leur
avait valu, à ses camarades et à lui, vingt poules, deux moutons et de
l’or, et de quoi rire pendant six mois.
On n’avait jamais trouvé les coupables, qu’on n’avait guère
cherché d’ailleurs, l’Arabe étant un peu considéré comme la proie
naturelle du soldat.
À Paris, c’était autre chose. On ne pouvait pas marauder
gentiment, sabre au côté et revolver au poing, loin de la justice civile,
en liberté. Il se sentait au cœur tous les instincts de sous-off lâché en
pays conquis. Certes il les regrettait, ses deux années de désert.
Quel dommage de n’être pas resté là-bas ! Mais voilà, il avait
espéré mieux en revenant. Et maintenant !… Ah ! oui, c’était du
propre, maintenant !
Il faisait aller sa langue dans sa bouche, avec un petit claquement,
comme pour constater la sécheresse de son palais.
La foule glissait autour de lui, exténuée et lente, et il pensait
toujours : « Tas de brutes ! tous ces imbéciles-là ont des sous dans le
gilet. » Il bousculait les gens de l’épaule, et sifflotait des airs joyeux.
Des messieurs heurtés se retournaient en grognant ; des femmes
prononçaient : « En voilà un animal ! »
Il passa devant le Vaudeville, et s’arrêta en face du café
Américain, se demandant s’il n’allait pas prendre son bock, tant la
soif le torturait. Avant de se décider, il regarda l’heure aux horloges
lumineuses, au milieu de la chaussée. Il était neuf heures un quart. Il
se connaissait ; dès que le verre plein de bière serait devant lui, il
l’avalerait. Que ferait-il ensuite jusqu’à onze heures ?
Il passa. « J’irai jusqu’à la Madeleine, se dit-il, et je reviendrai
tout doucement. »
Comme il arrivait au coin de la place de l’Opéra, il croisa un gros
jeune homme, dont il se rappela vaguement avoir vu la tête quelque
part.
Il se mit à le suivre en cherchant dans ses souvenirs, et répétant à
mi-voix : « Où diable ai-je connu ce particulier-là ? »
Il fouillait dans sa pensée, sans parvenir à se le rappeler ; puis tout
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d’un coup, par un singulier phénomène de mémoire, le même homme
lui apparut moins gros, plus jeune, vêtu d’un uniforme de hussard.
Il s’écria tout haut : « Tiens, Forestier ! » et, allongeant le pas, il
alla frapper sur l’épaule du marcheur. L’autre se retourna, le regarda,
puis dit :
— Qu’est-ce que vous me voulez, monsieur ?
Duroy se mit à rire :
— Tu ne me reconnais pas ?
— Non.
— Georges Duroy du sixième hussards.
Forestier tendit les deux mains :
— Ah ! mon vieux ! comment vas-tu ?
— Très bien, et toi ?
— Oh ! moi, pas trop ; figure-toi que j’ai une poitrine de papier
mâché maintenant ; je tousse six mois sur douze, à la suite d’une
bronchite que j’ai attrapée à Bougival, l’année de mon retour à Paris,
voici quatre ans maintenant.
— Tiens ! tu as l’air solide, pourtant.
Et Forestier, prenant le bras de son ancien camarade, lui parla de
sa maladie, lui raconta les consultations, les opinions et les conseils
des médecins, la difficulté de suivre leurs avis dans sa position. On
lui ordonnait de passer l’hiver dans le Midi ; mais le pouvait-il ? Il
était marié et journaliste, dans une belle situation.
— Je dirige la politique à La Vie Française. Je fais le Sénat au
Salut, et, de temps en temps, des chroniques littéraires pour La
Planète. Voilà, j’ai fait mon chemin.
Duroy, surpris, le regardait. Il était bien changé, bien mûri. Il avait
maintenant une allure, une tenue, un costume d’homme posé, sûr de
lui, et un ventre d’homme qui dîne bien. Autrefois il était maigre,
mince et souple, étourdi, casseur d’assiettes, tapageur et toujours en
train.
En trois ans Paris en avait fait quelqu’un de tout autre, de gros et
de sérieux, avec quelques cheveux blancs sur les tempes, bien qu’il
n’eût pas plus de vingt-sept ans.
Forestier demanda :
— Où vas-tu ?
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Duroy répondit :
— Nulle part, je fais un tour avant de rentrer.
— Eh bien ! veux-tu m’accompagner à La Vie Française, où j’ai
des épreuves à corriger ; puis nous irons prendre un bock ensemble.
— Je te suis.
Et ils se mirent à marcher en se tenant par le bras avec cette
familiarité facile qui subsiste entre compagnons d’école et entre
camarades de régiment.
— Qu’est-ce que tu fais à Paris ? » dit Forestier.
Duroy haussa les épaules :
— Je crève de faim, tout simplement. Une fois mon temps fini,
j’ai voulu venir ici pour… pour faire fortune ou plutôt pour vivre à
Paris ; et voilà six mois que je suis employé aux bureaux du chemin
de fer du Nord, à quinze cents francs par an, rien de plus.
Forestier murmura :
— Bigre, ça n’est pas gras.
— Je te crois. Mais comment veux-tu que je m’en tire ? Je suis
seul, je ne connais personne, je ne peux me recommander à personne.
Ce n’est pas la bonne volonté qui me manque, mais les moyens.
Son camarade le regarda des pieds à la tête, en homme pratique,
qui juge un sujet, puis il prononça d’un ton convaincu :
— Vois-tu, mon petit, tout dépend de l’aplomb, ici.
Un homme un peu malin devient plus facilement ministre que
chef de bureau. Il faut s’imposer et non pas demander. Mais
comment diable n’as-tu pas trouvé mieux qu’une place d’employé au
Nord ?
Duroy reprit :
— J’ai cherché partout, je n’ai rien découvert. Mais j’ai quelque
chose en vue en ce moment, on m’offre d’entrer comme écuyer au
manège Pellerin. Là, j’aurai, au bas mot, trois mille francs.
Forestier s’arrêta net :
— Ne fais pas ça, c’est stupide, quand tu devrais gagner dix mille
francs. Tu te fermes l’avenir du coup. Dans ton bureau, au moins, tu
es caché, personne ne te connaît, tu peux en sortir, si tu es fort, et
faire ton chemin. Mais une fois écuyer, c’est fini. C’est comme si tu
étais maître d’hôtel dans une maison où tout Paris va dîner. Quand tu
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auras donné des leçons d’équitation aux hommes du monde ou à
leurs fils, ils ne pourront plus s’accoutumer à te considérer comme
leur égal.
Il se tut, réfléchit quelques secondes, puis demanda :
— Es-tu bachelier ?
— Non. J’ai échoué deux fois.
— Ça ne fait rien, du moment que tu as poussé tes études jusqu’au
bout. Si on parle de Cicéron ou de Tibère, tu sais à peu près ce que
c’est ?
— Oui, à peu près.
— Bon, personne n’en sait davantage, à l’exception d’une
vingtaine d’imbéciles qui ne sont pas fichus de se tirer d’affaire. Ça
n’est pas difficile de passer pour fort, va ; le tout est de ne pas se
faire pincer en flagrant délit d’ignorance. On manœuvre, on esquive
la difficulté, on tourne l’obstacle, et on colle les autres au moyen
d’un dictionnaire.
Tous les hommes sont bêtes comme des oies et ignorants comme
des carpes.
Il parlait en gaillard tranquille qui connaît la vie, et il souriait en
regardant passer la foule. Mais tout d’un coup il se mit à tousser, et
s’arrêta pour laisser finir la quinte, puis, d’un ton découragé :
— Est-ce pas assommant de ne pouvoir se débarrasser de cette
bronchite ? Et nous sommes en plein été. Oh ! cet hiver, j’irai me
guérir à Menton. Tant pis, ma foi, la santé avant tout.
Ils arrivèrent au boulevard Poissonnière, devant une grande porte
vitrée, derrière laquelle un journal ouvert était collé sur les deux
faces. Trois personnes arrêtées le lisaient.
Au-dessus de la porte s’étalait, comme un appel, en grandes lettres
de feu dessinées par des flammes de gaz : La Vie Française. Et les
promeneurs passant brusquement dans la clarté que jetaient ces trois
mots éclatants apparaissaient tout à coup en pleine lumière, visibles,
clairs et nets comme au milieu du jour, puis rentraient aussitôt dans
l’ombre.
Forestier poussa cette porte : « Entre », dit-il. Duroy entra, monta
un escalier luxueux et sale que toute la rue voyait, parvint dans une
antichambre, dont les deux garçons de bureau saluèrent son
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camarade, puis s’arrêta dans une sorte de salon d’attente, poussiéreux
et fripé, tendu de faux velours d’un vert pisseux, criblé de taches et
rongé par endroits, comme si des souris l’eussent grignoté.
— Assieds-toi, dit Forestier, je reviens dans cinq minutes.
Et il disparut par une des trois sorties qui donnaient dans ce
cabinet.
Une odeur étrange, particulière, inexprimable, l’odeur des salles
de rédaction, flottait dans ce lieu.
Duroy demeurait immobile, un peu intimidé, surpris surtout. De
temps en temps des hommes passaient devant lui, en courant, entrés
par une porte et partis par l’autre avant qu’il eût le temps de les
regarder.
C’étaient tantôt des jeunes gens, très jeunes, l’air affairé, et tenant
à la main une feuille de papier qui palpitait au vent de leur course ;
tantôt des ouvriers compositeurs, dont la blouse de toile tachée
d’encre laissait voir un col de chemise bien blanc et un pantalon de
drap pareil à celui des gens du monde ; et ils portaient avec
précaution des bandes de papier imprimé, des épreuves fraîches, tout
humides. Quelquefois un petit monsieur entrait, vêtu avec une
élégance trop apparente, la taille trop serrée dans la redingote, la
jambe trop moulée sous l’étoffe, le pied étreint dans un soulier trop
pointu, quelque reporter mondain apportant les échos de la soirée.
D’autres encore arrivaient, graves, importants, coiffés de hauts
chapeaux à bords plats, comme si cette forme les eût distingués du
reste des hommes.
Forestier reparut tenant par le bras un grand garçon maigre, de
trente à quarante ans, en habit noir et en cravate blanche, très brun, la
moustache roulée en pointes aiguës, et qui avait l’air insolent et
content de lui.
Forestier lui dit : « Adieu, cher maître. »
L’autre lui serra la main : « Au revoir, mon cher », et il descendit
l’escalier en sifflotant, la canne sous le bras.
Duroy demanda :
— Qui est-ce ?
— C’est Jacques Rival, tu sais, le fameux chroniqueur, le
duelliste.
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Il vient de corriger ses épreuves. Garin, Montel et lui sont les trois
premiers chroniqueurs d’esprit et d’actualité que nous ayons à Paris.
Il gagne ici trente mille francs par an pour deux articles par semaine.
Et comme ils s’en allaient, ils rencontrèrent un petit homme à
longs cheveux, gros, d’aspect malpropre, qui montait les marches en
soufflant.
Forestier salua très bas.
— Norbert de Varenne, dit-il, le poète, l’auteur des Soleils morts,
encore un homme dans les grands prix. Chaque conte qu’il nous
donne coûte trois cents francs, et les plus longs n’ont pas deux cents
lignes. Mais entrons au Napolitain, je commence à crever de soif.
Dès qu’ils furent assis devant la table du café, Forestier cria :
« Deux bocks ! » et il avala le sien d’un seul trait, tandis que Duroy
buvait la bière à lentes gorgées, la savourant et la dégustant, comme
une chose précieuse et rare.
Son compagnon se taisait, semblait réfléchir, puis tout à coup :
— Pourquoi n’essaierais-tu pas du journalisme ?
L’autre, surpris, le regarda ; puis il dit :
— Mais… c’est que… je n’ai jamais rien écrit.
— Bah ! on essaie, on commence. Moi, je pourrais t’employer à
aller me chercher des renseignements, à faire des démarches et des
visites. Tu aurais, au début, deux cent cinquante francs et tes voitures
payées. Veux-tu que j’en parle au directeur ?
— Mais certainement que je veux bien,
— Alors, fais une chose, viens dîner chez moi demain ; j’ai cinq
ou six personnes seulement, le patron, M. Walter, sa femme, Jacques
Rival et Norbert de Varenne, que tu viens de voir, plus une amie de
Mme Forestier. Est-ce entendu ?
Duroy hésitait, rougissant, perplexe. Il murmura enfin :
— C’est que… je n’ai pas de tenue convenable.
Forestier fut stupéfait :
— Tu n’as pas d’habit ? Bigre ! en voilà une chose indispensable
pourtant. À Paris, vois-tu, il vaudrait mieux n’avoir pas de lit que pas
d’habit.
Puis, tout à coup, fouillant dans la poche de son gilet, il en tira une
pincée d’or, prit deux louis, les posa devant son ancien camarade, et,
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d’un ton cordial et familier :
— Tu me rendras ça quand tu pourras. Loue ou achète au mois, en
donnant un acompte, les vêtements qu’il te faut ; enfin arrange-toi,
mais viens dîner à la maison, demain, sept heures et demie, 17, rue
Fontaine.
Duroy, troublé, ramassait l’argent en balbutiant :
— Tu es trop aimable, je te remercie bien, sois certain que je
n’oublierai pas…
L’autre l’interrompit :
— Allons, c’est bon. Encore un bock, n’est-ce pas ? Et il cria :
Garçon, deux bocks !
Puis, quand ils les eurent bus, le journaliste demanda :
— Veux-tu flâner un peu, pendant une heure ?
— Mais certainement.
Et ils se remirent en marche vers la Madeleine.
— Qu’est-ce que nous ferions bien ? demanda Forestier. On
prétend qu’à Paris un flâneur peut toujours s’occuper ; ça n’est pas
vrai.
Moi, quand je veux flâner, le soir, je ne sais jamais où aller. Un
tour au Bois n’est amusant qu’avec une femme, et on n’en a pas
toujours une sous la main ; les cafés-concerts peuvent distraire mon
pharmacien et son épouse, mais pas moi. Alors, quoi faire ? Rien. Il
devrait y avoir ici un jardin d’été, comme le parc Monceau, ouvert la
nuit, où on entendrait de la très bonne musique en buvant des choses
fraîches sous les arbres. Ce ne serait pas un lieu de plaisir, mais un
lieu de flâne ; et on paierait cher pour entrer, afin d’attirer les jolies
dames. On pourrait marcher dans des allées bien sablées, éclairées à
la lumière électrique, et s’asseoir quand on voudrait pour écouter la
musique de près ou de loin. Nous avons eu à peu près ça autrefois
chez Musard, mais avec un goût de bastringue et trop d’airs de danse,
pas assez d’étendue, pas assez d’ombre, pas assez de sombre. Il
faudrait un très beau jardin, très vaste. Ce serait charmant. Où veux-
tu aller ?
Duroy, perplexe, ne savait que dire ; enfin, il se décida :
— Je ne connais pas les Folies-Bergère. J’y ferais volontiers un
tour.
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Son compagnon s’écria :
— Les Folies-Bergère, bigre ? nous y cuirons comme dans une
rôtissoire. Enfin, soit, c’est toujours drôle.
Et ils pivotèrent sur leurs talons pour gagner la rue du Faubourg-
Montmartre.
La façade illuminée de l’établissement jetait une grande lueur
dans les quatre rues qui se joignent devant elle. Une file de fiacres
attendait la sortie.
Forestier entrait, Duroy l’arrêta :
— Nous oublions de passer au guichet.
L’autre répondit d’un ton important :
— Avec moi on ne paie pas.
Quand il s’approcha du contrôle, les trois contrôleurs le saluèrent.
Celui du milieu lui tendit la main. Le journaliste demanda :
— Avez-vous une bonne loge ?
— Mais certainement, monsieur Forestier.
Il prit le coupon qu’on lui tendait, poussa la porte matelassée, à
battants garnis de cuir ; et ils se trouvèrent dans la salle.
Une vapeur de tabac voilait un peu, comme un très fin brouillard,
les parties lointaines, la scène et l’autre côté du théâtre. Et s’élevant
sans cesse, en minces filets blanchâtres, de tous les cigares et de
toutes les cigarettes que fumaient tous ces gens, cette brume légère
montait toujours, s’accumulait au plafond, et formait, sous le large
dôme, autour du lustre, au-dessus de la galerie du premier chargée de
spectateurs, un ciel ennuagé de fumée.
Dans le vaste corridor d’entrée qui mène à la promenade
circulaire, où rôde la tribu parée des filles, mêlée à la foule sombre
des hommes, un groupe de femmes attendait les arrivants devant un
des trois comptoirs où trônaient, fardées et défraîchies, trois
marchandes de boissons et d’amour.
Les hautes glaces, derrière elles, reflétaient leurs dos et les visages
des passants.
Forestier ouvrait les groupes, avançait vite, en homme qui a droit
à la considération.
Il s’approcha d’une ouvreuse.
— La loge dix-sept ? dit-il.
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— Par ici, monsieur.
Et on les enferma dans une petite boîte en bois, découverte,
tapissée de rouge, et qui contenait quatre chaises de même couleur, si
rapprochées qu’on pouvait à peine se glisser entre elles.
Les deux amis s’assirent : et, à droite comme à gauche, suivant
une longue ligne arrondie aboutissant à la scène par les deux bouts,
une suite de cases semblables contenait des gens assis également et
dont on ne voyait que la tête et la poitrine.
Sur la scène, trois jeunes hommes en maillot collant, un grand, un
moyen, un petit, faisaient, tour à tour, des exercices sur un trapèze.
Le grand s’avançait d’abord, à pas courts et rapides, en souriant,
et saluait avec un mouvement de la main comme pour envoyer un
baiser.
On voyait, sous le maillot, se dessiner les muscles des bras et des
jambes ; il gonflait sa poitrine pour dissimuler son estomac trop
saillant ; et sa figure semblait celle d’un garçon coiffeur, car une raie
soignée ouvrait sa chevelure en deux parties égales, juste au milieu
du crâne. Il atteignait le trapèze d’un bond gracieux, et, pendu par les
mains, tournait autour comme une roue lancée ; ou bien, les bras
raides, le corps droit, il se tenait immobile, couché horizontalement
dans le vide, attaché seulement à la barre fixe par la force des
poignets.
Puis il sautait à terre, saluait de nouveau en souriant sous les
applaudissements de l’orchestre, et allait se coller contre le décor, en
montrant bien, à chaque pas, la musculature de sa jambe.
Le second, moins haut, plus trapu, s’avançait à son tour et répétait
le même exercice, que le dernier recommençait encore, au milieu de
la faveur plus marquée du public.
Mais Duroy ne s’occupait guère du spectacle, et, la tête tournée, il
regardait sans cesse derrière lui le grand promenoir plein d’hommes
et de prostituées.
Forestier lui dit : « Remarque donc l’orchestre : rien que des
bourgeois avec leurs femmes et leurs enfants, de bonnes têtes
stupides qui viennent pour voir.
Aux loges, des boulevardiers ; quelques artistes, quelques filles de
demi-choix ; et, derrière nous, le plus drôle de mélange qui soit dans
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Paris. Quels sont ces hommes ? Observe-les. Il y a de tout, de toutes
les castes, mais la crapule domine. Voici des employés, employés de
banque, de magasin, de ministère, des reporters, des souteneurs, des
officiers en bourgeois, des gommeux en habit, qui viennent de dîner
au cabaret et qui sortent de l’Opéra avant d’entrer aux Italiens, et
puis encore tout un monde d’hommes suspects qui défient l’analyse.
Quant aux femmes, rien qu’une marque : la soupeuse de l’Américain,
la fille à un ou deux louis qui guette l’étranger de cinq louis et
prévient ses habitués quand elle est libre. On les connaît toutes
depuis six ans ; on les voit tous les soirs, toute l’année, aux mêmes
endroits, sauf quand elles font une station hygiénique à Saint-Lazare
ou à Lourcine. »
Duroy n’écoutait plus. Une de ces femmes, s’étant accoudée à leur
loge, le regardait. C’était une grosse brune à la chair blanchie par la
pâte, à l’œil noir, allongé, souligné par le crayon, encadré sous des
sourcils énormes et factices. Sa poitrine, trop forte, tendait la soie
sombre de sa robe ; et ses lèvres peintes, rouges comme une plaie, lui
donnaient quelque chose de bestial, d’ardent, d’outré, mais qui
allumait le désir cependant.
Elle appela, d’un signe de tête, une de ses amies qui passait, une
blonde aux cheveux rouges, grasse aussi, et elle lui dit d’une voix
assez forte pour être entendue :
— Tiens, v’là un joli garçon : s’il veut de moi pour dix louis, je ne
dirai pas non.
Forestier se retourna, et, souriant, il tapa sur la cuisse de Duroy :
— C’est pour toi, ça : tu as du succès, mon cher.
Mes compliments.
L’ancien sous-off avait rougi ; et il tâtait, d’un mouvement
machinal du doigt, les deux pièces d’or dans la poche de son gilet.
Le rideau s’était baissé ; l’orchestre maintenant jouait une valse.
Duroy dit :
— Si nous faisions un tour dans la galerie ?
— Comme tu voudras.
Ils sortirent, et furent aussitôt entraînés dans le courant des
promeneurs. Pressés, poussés, serrés, ballottés, ils allaient, ayant
devant les yeux un peuple de chapeaux. Et les filles, deux par deux,
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passaient dans cette foule d’hommes, la traversaient avec facilité,
glissaient entre les coudes, entre les poitrines, entre les dos, comme si
elles eussent été bien chez elles, bien à l’aise, à la façon des poissons
dans l’eau, au milieu de ce flot de mâles.
Duroy ravi, se laissait aller, buvait avec ivresse l’air vicié par le
tabac, par l’odeur humaine et les parfums des drôlesses. Mais
Forestier suait, soufflait, toussait.
— Allons au jardin, dit-il.
Et, tournant à gauche, ils pénétrèrent dans une espèce de jardin
couvert, que deux grandes fontaines de mauvais goût rafraîchissaient.
Sous des ifs et des thuyas en caisse, des hommes et des femmes
buvaient sur des tables de zinc.
— Encore un bock ? demanda Forestier.
— Oui, volontiers.
Ils s’assirent en regardant passer le public.
De temps en temps, une rôdeuse s’arrêtait, puis demandait avec un
sourire banal : « M’offrez-vous quelque chose, monsieur ? » Et
comme Forestier répondait : « Un verre d’eau à la fontaine », elle
s’éloignait en murmurant : « Va donc, mufle ! »
Mais la grosse brune qui s’était appuyée tout à l’heure derrière la
loge des deux camarades reparut, marchant arrogamment, le bras
passé sous celui de la grosse blonde. Cela faisait vraiment une belle
paire de femmes, bien assorties.
Elle sourit en apercevant Duroy, comme si leurs yeux se fussent
dit déjà des choses intimes et secrètes ; et, prenant une chaise, elle
s’assit tranquillement en face de lui et fit asseoir son amie, puis elle
commanda d’une voix claire : « Garçon, deux grenadines ! »
Forestier, surpris, prononça :
— Tu ne te gênes pas, toi !
Elle répondit :
— C’est ton ami qui me séduit. C’est vraiment un joli garçon. Je
crois qu’il me ferait faire des folies !
Duroy, intimidé, ne trouvait rien à dire. Il retroussait sa moustache
frisée en souriant d’une façon niaise. Le garçon apporta les sirops,
que les femmes burent d’un seul trait ; puis elles se levèrent, et la
brune, avec un petit salut amical de la tête et un léger coup d’éventail
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sur le bras, dit à Duroy : « Merci, mon chat. Tu n’as pas la parole
facile. »
Et elles partirent en balançant leur croupe.
Alors Forestier se mit à rire :
— Dis donc, mon vieux, sais-tu que tu as vraiment du succès
auprès des femmes ? Il faut soigner ça. Ça peut te mener loin. Il se
tut une seconde, puis reprit, avec ce ton rêveur des gens qui pensent
tout haut : c’est encore par elles qu’on arrive le plus vite.
Et comme Duroy souriait toujours sans répondre, il demanda :
— Est-ce que tu restes encore ? Moi, je vais rentrer, j’en ai assez.
L’autre murmura :
— Oui, je reste encore un peu.
Il n’est pas tard.
Forestier se leva :
— Eh bien ! adieu, alors. À demain. N’oublie pas ? 17, rue
Fontaine, sept heures et demie.
— C’est entendu ; à demain. Merci.
Ils se serrèrent la main, et le journaliste s’éloigna.
Dès qu’il eut disparu, Duroy se sentit libre, et de nouveau il tâta
joyeusement les deux pièces d’or dans sa poche ; puis, se levant, il se
mit à parcourir la foule qu’il fouillait de l’œil.
Il les aperçut bientôt, les deux femmes, la blonde et la brune, qui
voyageaient toujours de leur allure fière de mendiantes, à travers la
cohue des hommes.
Il alla droit sur elles, et quand il fut tout près, il n’osa plus.
La brune lui dit :
— As-tu retrouvé ta langue ?
Il balbutia : « Parbleu », sans parvenir à prononcer autre chose que
cette parole.
Ils restaient debout tous les trois, arrêtés, arrêtant le mouvement
du promenoir, formant un remous autour d’eux.
Alors, tout à coup, elle demanda :
— Viens-tu chez moi ?
Et lui, frémissant de convoitise, répondit brutalement.
— Oui, mais je n’ai qu’un louis dans ma poche.
Elle sourit avec indifférence :
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— Ça ne fait rien.
Et elle prit son bras en signe de possession.
Comme ils sortaient, il songeait qu’avec les autres vingt francs il
pourrait facilement se procurer, en location, un costume de soirée
pour le lendemain.
19
— Monsieur Forestier, s’il vous plaît ?
— Au troisième, la porte à gauche.
Le concierge avait répondu cela d’une voix aimable où
apparaissait une considération pour son locataire. Et Georges Duroy
monta l’escalier.
Il était un peu gêné, intimidé, mal à l’aise. Il portait un habit pour
la première fois de sa vie, et l’ensemble de sa toilette l’inquiétait. Il
la sentait défectueuse en tout, par les bottines non vernies mais assez
fines cependant, car il avait la coquetterie du pied, par la chemise de
quatre francs cinquante achetée le matin même au Louvre, et dont le
plastron trop mince ce cassait déjà. Ses autres chemises, celles de
tous les jours, ayant des avaries plus ou moins graves, il n’avait pu
utiliser même la moins abîmée.
Son pantalon, un peu trop large, dessinait mal la jambe, semblait
s’enrouler autour du mollet, avait cette apparence fripée que prennent
les vêtements d’occasion sur les membres qu’ils recouvrent par
aventure. Seul, l’habit n’allait pas mal, s’étant trouvé à peu près juste
pour la taille.
Il montait lentement les marches, le cœur battant, l’esprit anxieux,
harcelé surtout par la crainte d’être ridicule ; et, soudain, il aperçut en
face de lui un monsieur en grande toilette qui le regardait. Ils se
trouvaient si près l’un de l’autre que Duroy fit un mouvement en
arrière, puis il demeura stupéfait : c’était lui-même, reflété par une
haute glace en pied qui formait sur le palier du premier une longue
perspective de galerie. Un élan de joie le fit tressaillir, tant il se jugea
mieux qu’il n’aurait cru.
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N’ayant chez lui que son petit miroir à barbe, il n’avait pu se
contempler entièrement, et comme il n’y voyait que fort mal les
diverses parties de sa toilette improvisée, il s’exagérait les
imperfections, s’affolait à l’idée d’être grotesque.
Mais voilà qu’en s’apercevant brusquement dans la glace, il ne
s’était pas même reconnu ; il s’était pris pour un autre, pour un
homme du monde, qu’il avait trouvé fort bien, fort chic, au premier
coup d’œil.
Et maintenant, en se regardant avec soin, il reconnaissait que,
vraiment, l’ensemble était satisfaisant.
Alors il s’étudia comme font les acteurs pour apprendre leurs
rôles. Il se sourit, se tendit la main, fit des gestes, exprima des
sentiments : l’étonnement, le plaisir, l’approbation ; et il chercha les
degrés du sourire et les intentions de l’œil pour se montrer galant
auprès des dames, leur faire comprendre qu’on les admire et qu’on
les désire.
Une porte s’ouvrit dans l’escalier. Il eut peur d’être surpris et il se
mit à monter fort vite et avec la crainte d’avoir été vu, minaudant
ainsi, par quelque invité de son ami.
En arrivant au second étage, il aperçut une autre glace et il ralentit
sa marche pour se regarder passer. Sa tournure lui parut vraiment
élégante. Il marchait bien. Et une confiance immodérée en lui-même
emplit son âme. Certes, il réussirait avec cette figure-là et son désir
d’arriver, et la résolution qu’il se connaissait et l’indépendance de
son esprit. Il avait envie de courir, de sauter en gravissant le dernier
étage. Il s’arrêta devant la troisième glace, frisa sa moustache d’un
mouvement qui lui était familier, ôta son chapeau pour rajuster sa
chevelure, et murmura à mi-voix, comme il faisait souvent : « Voilà
une excellente invention. » Puis, tendant la main vers le timbre, il
sonna.
La porte s’ouvrit presque aussitôt, et il se trouva en présence d’un
valet en habit noir, grave, rasé, si parfait de tenue que Duroy se
troubla de nouveau sans comprendre d’où lui venait cette vague
émotion : d’une inconsciente comparaison, peut-être, entre la coupe
de leurs vêtements.
Ce laquais, qui avait des souliers vernis, demanda en prenant le
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pardessus que Duroy tenait sur son bras par peur de montrer les
taches :
— Qui dois-je annoncer ?
Et il jeta le nom derrière une porte soulevée, dans un salon où il
fallait entrer.
Mais Duroy, tout à coup perdant son aplomb, se sentit perclus de
crainte, haletant. Il allait faire son premier pas dans l’existence
attendue, rêvée. Il s’avança, pourtant. Une jeune femme blonde était
debout qui l’attendait, toute seule, dans une grande pièce bien
éclairée et pleine d’arbustes, comme une serre.
Il s’arrêta net, tout à fait déconcerté. Quelle était cette dame qui
souriait ? Puis il se souvint que Forestier était marié ; et la pensée
que cette jolie blonde élégante devait être la femme de son ami
acheva de l’effarer.
Il balbutia :
— Madame, je suis…
Elle lui tendit la main :
— Je le sais, monsieur. Charles m’a raconté votre rencontre d’hier
soir, et je suis très heureuse qu’il ait eu la bonne inspiration de vous
prier de dîner avec nous aujourd’hui.
Il rougit jusqu’aux oreilles, ne sachant plus que dire ; et il se
sentait examiné, inspecté des pieds à la tête, pesé, jugé.
Il avait envie de s’excuser, d’inventer une raison pour expliquer
les négligences de sa toilette ; mais il ne trouva rien, et n’osa pas
toucher à ce sujet difficile.
Il s’assit sur un fauteuil qu’elle lui désignait, et quand il sentit
plier sous lui le velours élastique et doux du siège, quand il se sentit
enfoncé, appuyé, étreint par ce meuble caressant dont le dossier et les
bras capitonnés le soutenaient délicatement, il lui sembla qu’il entrait
dans une vie nouvelle et charmante, qu’il prenait possession de
quelque chose de délicieux, qu’il devenait quelqu’un, qu’il était
sauvé ; et il regarda Mme Forestier dont les yeux ne l’avaient point
quitté.
Elle était vêtue d’une robe de cachemire bleu pâle qui dessinait
bien sa taille souple et sa poitrine grasse.
La chair des bras et de la gorge sortait d’une mousse de dentelle
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blanche dont étaient garnis le corsage et les courtes manches ; et les
cheveux relevés au sommet de la tête, frisant un peu sur la nuque,
faisaient un léger nuage de duvet blond au-dessus du cou.
Duroy se rassurait sous son regard, qui lui rappelait sans qu’il sût
pourquoi, celui de la fille rencontrée la veille aux Folies-Bergère.
Elle avait les yeux gris, d’un gris azuré qui en rendait étrange
l’expression, le nez mince, les lèvres fortes, le menton un peu charnu,
une figure irrégulière et séduisante, pleine de gentillesse et de malice.
C’était un de ces visages de femme dont chaque ligne révèle une
grâce particulière, semble avoir une signification, dont chaque
mouvement paraît dire ou cacher quelque chose.
Après un court silence, elle lui demanda :
— Vous êtes depuis longtemps à Paris ?
Il répondit, en reprenant peu à peu possession de lui :
— Depuis quelques mois seulement, madame. J’ai un emploi dans
les chemins de fer ; mais Forestier m’a laissé espérer que je pourrais,
grâce à lui, pénétrer dans le journalisme.
Elle eut un sourire plus visible, plus bienveillant ; et elle murmura
en baissant la voix :
— Je sais.
Le timbre avait tinté de nouveau.
Le valet annonça :
— Mme de Marelle.
C’était une petite brune, de celles qu’on appelle des brunettes.
Elle entra d’une allure alerte ; elle semblait dessinée, moulée des
pieds à la tête dans une robe sombre toute simple.
Seule une rose rouge, piquée dans ses cheveux noirs, attirait l’œil
violemment, semblait marquer sa physionomie, accentuer son
caractère spécial, lui donner la note vive et brusque qu’il fallait.
Une fillette en robe courte la suivait. Mme Forestier s’élança :
— Bonjour, Clotilde.
— Bonjour, Madeleine.
Elles s’embrassèrent. Puis l’enfant tendit son front avec une
assurance de grande personne, en prononçant :
— Bonjour, cousine.
Mme Forestier la baisa ; puis fit les présentations :
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— M. Georges Duroy, un bon camarade de Charles.
» Mme de Marelle, mon amie, un peu ma parente.
Elle ajouta :
— Vous savez, nous sommes ici sans cérémonie, sans façon et
sans pose. C’est entendu, n’est-ce pas ?
Le jeune homme s’inclina.
Mais la porte s’ouvrit de nouveau, et un petit gros monsieur, court
et rond, parut, donnant le bras à une grande et belle femme, plus
haute que lui, beaucoup plus jeune, de manières distinguées et
d’allure grave. M. Walter, député, financier, homme d’argent et
d’affaires, juif et méridional, directeur de La Vie Française, et sa
femme, née Basile-Ravalau, fille du banquier de ce nom.
Puis parurent, coup sur coup, Jacques Rival, très élégant, et
Norbert de Varenne, dont le col d’habit luisait, un peu ciré par le
frottement des longs cheveux qui tombaient jusqu’aux épaules, et
semaient dessus quelques grains de poussière blanche.
Sa cravate, mal nouée, ne semblait pas à sa première sortie. Il
s’avança avec des grâces de vieux beau et, prenant la main de Mme
Forestier, mit un baiser sur son poignet. Dans le mouvement qu’il fit
en se baissant, sa longue chevelure se répandit comme de l’eau sur le
bras nu de la jeune femme.
Et Forestier entra à son tour en s’excusant d’être en retard. Mais il
avait été retenu au journal par l’affaire Morel. M. Morel, député
radical, venait d’adresser une question au ministère sur une demande
de crédit relative à la colonisation de l’Algérie.
Le domestique cria : « Madame est servie ! »
Et on passa dans la salle à manger.
Duroy se trouvait placé entre Mme de Marelle et sa fille. Il se
sentait de nouveau gêné, ayant peur de commettre quelque erreur
dans le maniement conventionnel de la fourchette, de la cuiller ou
des verres. Il y en avait quatre, dont un légèrement teinté de bleu.
Que pouvait-on boire dans celui-là ?
On ne dit rien pendant qu’on mangeait le potage, puis Norbert de
Varenne demanda : « Avez-vous lu ce procès Gauthier ? Quelle drôle
de chose ! »
Et on discuta sur le cas d’adultère compliqué de chantage. On
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n’en parlait point comme on parle, au sein des familles, des
événements racontés dans les feuilles publiques, mais comme on
parle d’une maladie entre médecins ou de légumes entre fruitiers. On
ne s’indignait pas, on ne s’étonnait pas des faits ; on en cherchait les
causes profondes, secrètes, avec une curiosité professionnelle et une
indifférence absolue pour le crime lui-même.
On tâchait d’expliquer nettement les origines des actions, de
déterminer tous les phénomènes cérébraux dont était né le drame,
résultat scientifique d’un état d’esprit particulier. Les femmes aussi
se passionnaient à cette poursuite, à ce travail. Et d’autres
événements récents furent examinés, commentés, tournés sous toutes
leurs faces, pesés à leur valeur, avec ce coup d’œil pratique et cette
manière de voir spéciale des marchands de nouvelles, des débitants
de comédie humaine à la ligne, comme on examine, comme on
retourne et comme on pèse, chez les commerçants, les objets qu’on
va livrer au public.
Puis il fut question d’un duel, et Jacques Rival prit la parole. Cela
lui appartenait : personne autre ne pouvait traiter cette affaire.
Duroy n’osait point placer un mot. Il regardait parfois sa voisine,
dont la gorge ronde le séduisait. Un diamant tenu par un fil d’or
pendait au bas de l’oreille, comme une goutte d’eau qui aurait glissé
sur la chair. De temps en temps, elle faisait une remarque qui éveillait
toujours un sourire sur les lèvres. Elle avait un esprit drôle, gentil,
inattendu, un esprit de gamine expérimentée qui voit les choses avec
insouciance et les juge avec un scepticisme léger et bienveillant.
Duroy cherchait en vain quelque compliment à lui faire, et, ne
trouvant rien, il s’occupait de sa fille, lui versait à boire, lui tenait ses
plats, la servait. L’enfant, plus sévère que sa mère, remerciait avec
une voix grave, faisait de courts saluts de la tête : « Vous êtes bien
aimable, monsieur », et elle écoutait les grandes personnes d’un petit
air réfléchi.
Le dîner était fort bon, et chacun s’extasiait.
M. Walter mangeait comme un ogre, ne parlait presque pas, et
considérait d’un regard oblique, glissé sous ses lunettes, les mets
qu’on lui présentait. Norbert de Varenne lui tenait tête et laissait
tomber parfois des gouttes de sauce sur son plastron de chemise.
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Forestier, souriant et sérieux, surveillait, échangeait avec sa
femme des regards d’intelligence, à la façon de compères
accomplissant ensemble une besogne difficile et qui marche à
souhait.
Les visages devenaient rouges, les voix s’enflaient. De moment en
moment, le domestique murmurait à l’oreille des convives :
« Corton– Château-Laroze ? »
Duroy avait trouvé le Corton de son goût et il laissait chaque fois
emplir son verre. Une gaieté délicieuse entrait en lui ; une gaieté
chaude, qui lui montait du ventre à la tête, lui courait dans les
membres, le pénétrait tout entier. Il se sentait envahi par un bien-être
complet, un bien-être de vie et de pensée, de corps et d’âme.
Et une envie de parler lui venait, de se faire remarquer, d’être
écouté, apprécié comme ces hommes dont on savourait les moindres
expressions.
Mais la causerie qui allait sans cesse, accrochant les idées les unes
aux autres, sautant d’un sujet à l’autre sur un mot, un rien, après
avoir fait le tour des événements du jour et avoir effleuré, en passant,
mille questions, revint à la grande interpellation de M. Morel sur la
colonisation de l’Algérie.
M. Walter, entre deux services, fit quelques plaisanteries, car il
avait l’esprit sceptique et gras. Forestier raconta son article du
lendemain. Jacques Rival réclama un gouvernement militaire avec
des concessions de terre accordées à tous les officiers après trente
années de service colonial.
De cette façon, disait-il, vous créerez une société énergique, ayant
appris depuis longtemps à connaître et à aimer le pays, sachant sa
langue et au courant de toutes ces graves questions locales auxquelles
se heurtent infailliblement les nouveaux venus.
Norbert de Varenne l’interrompit :
— Oui… ils sauront tout, excepté l’agriculture. Ils parleront
l’arabe, mais ils ignoreront comment on repique des betteraves et
comment on sème du blé. Ils seront même forts en escrime, mais très
faibles sur les engrais. Il faudrait au contraire ouvrir largement ce
pays neuf à tout le monde. Les hommes intelligents s’y feront une
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place, les autres succomberont. C’est la loi sociale.
Un léger silence suivit. On souriait.
Georges Duroy ouvrit la bouche et prononça, surpris par le son de
sa voix, comme s’il ne s’était jamais entendu parler :
— Ce qui manque le plus là-bas, c’est la bonne terre. Les
propriétés vraiment fertiles coûtent aussi cher qu’en France, et sont
achetées, comme placements de fonds, par des Parisiens très riches.
Les vrais colons, les pauvres, ceux qui s’exilent faute de pain, sont
rejetés dans le désert, où il ne pousse rien, par manque d’eau.
Tout le monde le regardait. Il se sentit rougir. M. Walter demanda :
— Vous connaissez l’Algérie, monsieur ?
Il répondit :
— Oui, monsieur, j’y suis resté vingt-huit mois, et j’ai séjourné
dans les trois provinces.
Et brusquement, oubliant la question Morel, Norbert de Varenne
l’interrogea sur un détail de mœurs qu’il tenait d’un officier. Il
s’agissait du Mzab, cette étrange petite république arabe née au
milieu du Sahara, dans la partie la plus desséchée de cette région
brûlante.
Duroy avait visité deux fois le Mzab, et il raconta les mœurs de ce
singulier pays, où les gouttes d’eau ont la valeur de l’or, où chaque
habitant est tenu à tous les services publics, où la probité
commerciale est poussée plus loin que chez les peuples civilisés.
Il parla avec une certaine verve hâbleuse, excité par le vin et par le
désir de plaire ; il raconta des anecdotes de régiment, des traits de la
vie arabe, des aventures de guerre. Il trouva même quelques mots
colorés pour exprimer ces contrées jaunes et nues, interminablement
désolées sous la flamme dévorante du soleil.
Toutes les femmes avaient les yeux sur lui. Mme Walter murmura
de sa voix lente :
— Vous feriez avec vos souvenirs une charmante série d’articles.
Alors Walter considéra le jeune homme par-dessus le verre de ses
lunettes, comme il faisait pour bien voir les visages. Il regardait les
plats par-dessous.
Forestier saisit le moment :
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— Mon cher patron, je vous ai parlé tantôt de M. Georges Duroy,
en vous demandant de me l’adjoindre pour le service des
informations politiques. Depuis que Marambot nous a quittés, je n’ai
personne pour aller prendre des renseignements urgents et
confidentiels, et le journal en souffre.
Le père Walter devint sérieux et releva tout à fait ses lunettes pour
regarder Duroy bien en face. Puis il dit :
— Il est certain que M. Duroy a un esprit original. S’il veut bien
venir causer avec moi, demain à trois heures, nous arrangerons ça.
Puis, après un silence, et se tournant tout à fait vers le jeune homme :
Mais faites-nous tout de suite une petite série fantaisiste sur
l’Algérie. Vous raconterez vos souvenirs, et vous mêlerez à ça la
question de la colonisation, comme tout à l’heure.
C’est d’actualité, tout à fait d’actualité, et je suis sûr que ça plaira
beaucoup à nos lecteurs. Mais dépêchez-vous ! Il me faut le premier
article pour demain ou après-demain, pendant qu’on discute à la
Chambre, afin d’amorcer le public.
Mme Walter ajouta, avec cette grâce sérieuse qu’elle mettait en
tout et qui donnait un air de faveurs à ses paroles :
— Et vous avez un titre charmant : Souvenirs d’un chasseur
d’Afrique ; n’est-ce pas, monsieur Norbert ?
Le vieux poète, arrivé tard à la renommée, détestait et redoutait les
nouveaux venus. Il répondit d’un air sec :